Forêts sacrées : quand les traditions protègent la biodiversité
Des sanctuaires naturels protégés par la croyance
Partout dans le monde, des parcelles de forêt ont été préservées de l’exploitation humaine grâce à des interdits religieux ou spirituels. Ces forêts sacrées, souvent associées à des divinités, des ancêtres ou des esprits de la nature, constituent aujourd’hui des réservoirs de biodiversité d’une valeur inestimable.
L’Inde, terre de forêts sacrées
L’Inde compte environ 14 000 forêts sacrées répertoriées, principalement dans les États du Meghalaya, du Kerala et du Maharashtra. Les communautés locales les protègent en vertu de tabous stricts : il est interdit d’y couper du bois, d’y cueillir des plantes ou d’y chasser.
Le cas des forêts sacrées du Meghalaya
Dans les collines de Khasi au nord-est de l’Inde, les forêts sacrées de Mawphlang abritent des espèces végétales que l’on ne trouve nulle part ailleurs dans la région. Le gardien de la forêt, appelé lyngdoh, veille au respect des interdits et transmet les connaissances associées à chaque espèce.
- Certaines de ces forêts n’ont jamais été exploitées depuis plus de 500 ans
- Elles abritent des orchidées, des fougères arborescentes et des lichens rares
- La perte d’une forêt sacrée entraîne la disparition irréversible de dizaines d’espèces endémiques
Les bois sacrés d’Afrique de l’Ouest
Au Bénin, au Togo et au Ghana, les bois sacrés vodoun constituent des espaces préservés au cœur de paysages souvent très dégradés par l’agriculture. Chaque bosquet est associé à une divinité et géré par un prêtre traditionnel qui régule strictement l’accès et les usages.
Une biodiversité refugiale
Des études menées par l’université d’Abomey-Calavi ont montré que les bois sacrés du sud du Bénin abritent jusqu’à trois fois plus d’espèces végétales que les zones agricoles environnantes. Ils servent de refuge à des espèces d’oiseaux, de reptiles et de mammifères disparues des zones cultivées.
À noter : L’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) reconnaît officiellement les forêts sacrées comme un outil efficace de conservation de la biodiversité, complémentaire aux aires protégées conventionnelles.
Le Japon et les forêts de Shinto
Dans la tradition shintoïste japonaise, les forêts entourant les sanctuaires (chinju no mori) sont considérées comme la demeure des kami, les esprits divins. Le sanctuaire de Meiji à Tokyo est entouré d’une forêt de 70 hectares plantée en 1920 avec 120 000 arbres provenant de tout le Japon. Cette forêt artificielle est devenue un écosystème mature qui abrite aujourd’hui plus de 3 000 espèces.
Les menaces contemporaines
Malgré leur protection traditionnelle, les forêts sacrées font face à des pressions croissantes :
- L’urbanisation et la spéculation foncière réduisent leur superficie
- L’affaiblissement des croyances traditionnelles chez les jeunes générations diminue le respect des interdits
- Le changement climatique modifie les conditions de vie des espèces qu’elles abritent
- L’exploitation illégale touche même les zones les plus reculées
Vers une reconnaissance institutionnelle
Plusieurs pays intègrent désormais les forêts sacrées dans leurs politiques de conservation. Le Ghana a développé un programme de cartographie et de protection juridique de ses bois sacrés. L’Inde les inclut dans sa stratégie nationale de biodiversité. En Europe, des initiatives similaires visent à protéger les vieux bois associés à des légendes et des croyances populaires.
Conclusion
Les forêts sacrées démontrent que la conservation de la nature ne repose pas uniquement sur des réglementations modernes. Les savoirs traditionnels et les croyances spirituelles ont su protéger la biodiversité bien avant l’apparition de l’écologie scientifique. Reconnaître leur valeur et soutenir les communautés qui les préservent constitue un impératif à la fois culturel et écologique.